Inventer des lendemains

02 - Un choix difficile (14/11/16)

C'est avec entrain et enthousiasme que je prends le chemin de l'école, mon programme à la main. Tout au long de la semaine passée, je me suis interrogé sur les raisons pour lesquelles je n'ai pas réussi à permettre un bon niveau d'écoute au sein le groupe. Pour l'instant d'ailleurs, il est assez disparate, le groupe. Il n'existe pas, pour ainsi dire.

Peut-être les exercices que je prévoie de leur faire faire sont-ils loin de leur réalité, très loin de leur quotidien, si loin que je ne parviens pas à les accrocher ? Est-ce dû au fait que c'est la fin de la journée ? Qu'ils ont envie d'autre chose que d'être attentifs ? Faut-il que je revoie mes exigences à la baisse ? Proposer plutôt du divertissement, des "activités ludiques" autour du théâtre ? Des sketches ? L'idée ne m'enchante pas et toutes ces questions me trottent dans la tête au moment où je pousse la porte de la salle où nous répétons. Auparavant, j'ai discuté un peu dans la cour avec la plupart d'entre eux qui spontanément sont venus vers moi demander quel était le programme aujourd'hui.

Le programme, j'ai essayé de le rendre plus attractif. Avant même de commencer la séance par un débrief sur celle de la semaine passée, un petit bonhomme plutôt jovial - que nous appellerons Alcide - se réfugie dans un coin en pleurnichant. Il me confie être victime de raillerie de la part des filles du groupe. Malgré mes encouragements et des mots réconfortants, il décide de rester perclus près des cartables, des chaussures et du tas de blousons. Je respecte, un peu agacé, sa décision. J'ajoute néanmoins que je préférerais qu'il se joigne à nous.

Sans lui, nous nous échauffons et c'est parti.


Photo : Sylvaine ACHERNAR

Je ne rêve pas : c'est encore plus le désordre que la fois dernière. On ne s'entend pas et chaque élève, une fois son exercice réalisé vaque à des occupations qui n'ont rien à voir avec le cours ! Je leur ai pourtant expliqué le bénéfice qu'on retirait à observer les autres essayer, réussir ou se tromper. La situation devient lourde et hors de contrôle. J'essaie un exercice en binôme, mais à peine terminé, c'est un bouillonnement désordonné qui se produit ! Sans compter le "gang des trois" qui, leur scoubidou à la main, me fait répéter dix fois les consignes...

Grosse colère

S'emporter en cours de théâtre n'est jamais très bon puisque, si ce n'est pas juste ou justifié, cela affecte le niveau de confiance que mettent les enfants dans leur intervenant. C'est pourtant l'option que je choisis parce que la situation devient impossible, tant pour moi que pour les élèves.

Le silence qui suit ma mise au point est éloquent : c'était nécessaire pour tous. J'en profite alors pour préciser que j'ai une confiance inébranlable dans les facultés de chacun et que j'ai envie qu'ils éprouvent du plaisir à chercher, trouver, échouer et à se trouver sur scène. Je les regarde : ils m'écoutent tous, dos au mur. Je constate que même dans des situations difficiles, comme celle qu'ils sont en train de vivre en ce moment, le groupe est scindé physiquement en deux. D'un côté, le "gang des trois". De l'autre, le reste du groupe !

L'enjeu, c'est de réussir à créer un groupe qui existe. Chaque individu qui le compose doit pouvoir se sentir à l'aise, se faire confiance dans l'exercice de son travail de comédien. Sans cela, rien ne peut être possible.

J'essaie alors de proposer un travail de groupe, sans parole, seulement avec le corps : marcher ensemble, au même rythme, dans le même sens. Je propose plusieurs thèmes : vous venez de vous réveiller ; vous êtes pressé et vous vous trouvez dans le couloir du métro ; vous avez un objectif précis ; vous vous déplacez comme des zombies ; etc.

Un brin d'histoire ?

Ca marche assez bien : Alcide, qui était perclus sur le tas de cartable a même fini par nous rejoindre. Le plaisir de jouer commence à se distinguer sur les visages jusqu'au moment où, pour continuer l'exercice des démarches, je décide de les mettre en situation : leur raconter l'histoire des bagnes de Guyane et des forçats qu'on y envoyait au début du siècle dernier. Des départs de Paris à pied, enchainés, en direction de Brest ou de Marseille, les gardes chiourmes, les conditions de détention, les jugements arbitraires, le froid, la faim, le désir fou de liberté... Je me laisse emporter par l'exaltation procurée par ce que j'ai lu récemment et suis stupéfait de l'écoute de mes interlocuteurs. Ce que je leur raconte semble leur parler. J'ai l'impression de narrer une histoire extraordinaire ! J'ai obtenu un silence total, une écoute et une disponibilité incroyable sans que j'aie eu à demander quoi que ce soit !


Photo : Sylvaine ACHERNAR

Et là, stupéfaction lorsque je demande à voir une colonne de forçats se rendant dans un port pour y embarquer vers l'Ile du Diable ! Je suis témoin d'un moment extraordinaire. Je vois les corps qui tombent, tiraillés par la faim, la soif et le froid, je vois les chevilles enchainées et blessées, je vois les regards tantôt résignés, tantôt épris de liberté. Pendant toute la durée de l'exercice, je viens les stimuler individuellement, en leur demandant de rester dans leur état : je les encourage à continuer, à faire encore mieux. Nous vivons deux minutes de pur bonheur partagé.

De retour chez moi, je suis encore habité par ce travail, cette belle réussite. Je viens de comprendre l'importance d'accrocher les exercices à la réalité, et pourquoi pas à des évènements historiques. Je dois par ailleurs réussir à élever le niveau de confiance que chacun peut avoir l'un à l'égard de l'autre sur le plateau. C'est un très très gros défi car il faut beaucoup de temps...

Mais c'est décidé, chacun de mes cours suivants s'inspirera de ce que nous venons de vivre aujourd'hui.

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